Billets

15 mars 2019

Citoyens ordinaires


C'était un bon conducteur. Certes, il ne respectait pas le code de la route, mais il estimait que les règles communes ne s'appliquaient pas aux professionnels du pilotage. D'ailleurs, même à vive allure, il maîtrisait bien son véhicule.

Un gravier mal placé provoqua l'accident qui décima la famille qui arrivait en face. Il ne se sentait pas coupable, c'était le gravier, la chaussée... jusqu'à ce que le juge, en le condamnant, lui révèle sa responsabilité.
Cette histoire fictive rappelle celle qui vient de se dérouler à Lyon.

La révélation de Lyon

Il conduisait son diocèse d'une main ferme, il avançait même avec audace. Il pilotait l'institution avec dextérité. Il ignorait les rumeurs et informations alarmantes, car, comme ses prédécesseurs, il réglait les affaires "en famille", estimant que les règles civiles ne s'appliquaient pas aux professionnels de la religion.

Et puis il y eut ce grain de sable qui dérégla la belle mécanique : ces informations précises, circonstanciées, réitérées, cette victime tenace et insistante.
Le droit religieux prévalait, pensait-il, sur le droit civil, il informa donc Rome, mais non le procureur. Le juge, étonné, relève « qu'une dénonciation adressée au procureur de la République pouvait tout à fait contenir les mêmes informations que celles transmises à Rome ».

Rome l'invita à éviter "tout scandale public", signifiant ainsi que la réputation de l'institution était plus importante que les dommages causés aux victimes. Le juge fait alors éclater la vérité dans toute sa rudesse :

« Il apparaît finalement que ce n'était plus que cette seule priorité, explicitement exprimée, qu'il convenait de servir, et le seul motif de l'inertie de Philippe Barbarin au cours de l'année 2015.

Ainsi, alors même que ses fonctions lui donnaient accès à toutes les informations et qu'il avait la capacité de les analyser et les communiquer utilement, Philippe Barbarin a fait le choix en conscience, pour préserver l'institution à laquelle il appartient, de ne pas les transmettre à la justice...

En voulant éviter le scandale, causé par les faits d'abus sexuels multiples commis par un prêtre, mais sans doute aussi par la mise à jour de décisions bien peu adéquates prises par les évêques qui le précédaient, Philippe Barbarin a préféré prendre le risque d'empêcher la découverte de très nombreuses victimes d'abus sexuels par la justice, et d'interdire l'expression de leur douleur. »

Ainsi ont été clairement rappelées et révélées à tous, les obligations civiles, mais aussi la responsabilité morale. Certes, il présente sa démission. Au nom de cette responsabilité morale. Mais que la prise de conscience fut lente !

Une prise de conscience tardive

En 2016, le Pape François déclarait : « Je crois qu'à Lyon le cardinal Barbarin a pris les mesures qui s'imposaient, qu'il a bien pris les choses en mains ». Le 7 novembre 2018, l'intéressé renchérissait : « Je demande qu'on me montre en quoi dans ma manière d'agir, il y a eu une faute. S'il y en a une, j'assumerai ».

Ainsi, c'est fait. Le juge a établi la faute civile. Il aura donc fallu attendre cette condamnation pour faire prendre conscience de la responsabilité morale. Pour faire comprendre que s'abstenir de dénoncer, c'est se faire complice. Pour faire admettre que les religieux, les évêques, les prêtres, sont des citoyens, avec des droits mais aussi des devoirs.

Alors il se rappelle qu'il est citoyen et qu'il a des droits civils. Il fait donc appel. Mais quel dommage que droits et obligations civiles n'aient pas été reconnus et respectés plus tôt !

Le pilotage en dehors des règles civiles est une grande tendance du culte catholique. Les anciens religieux, victimes d'absence de protection sociale, en sont les témoins. Là aussi la prise de conscience est lente !

Le juge vient rappeler utilement que le statut religieux ne dispense pas du respect de la loi civile.

Comme les lois du code de la route s'imposent au pilote professionnel, les lois civiles s'imposent aux professionnels de la religion. Les religieux sont d'abord des citoyens.

Joseph Auvinet

Cliquez ici pour réagir ou simplement lire les réactions sur le Forum de l'APRC