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01 mai 2019

Le patrimoine doit-il nous mobiliser ?


Lundi 15 avril 2019, premier jour de la Semaine Sainte, sous le titre « Notre cathédrale bien aimée… », Christiane confie ses ressentis passant de Paris à ce qu’elle constate localement en Province, pour dépasser les « coups de cœur ». Jean, les partageant, glane des réflexions complémentaires

 

1 De Paris

Notre-Dame réduite en cendres, en gravats : quelle tristesse pour nous tous, enfants de France !

Même si nous ne l’avons jamais visitée, et quelles que soient nos croyances, nous connaissons sa silhouette sur la ville de Paris, immanquable. Elle a gardé ses deux tours de façade, mais elle a définitivement perdu la flèche de Viollet-le-Duc.

Toutes les cathédrales de France (et d’ailleurs, certainement) ont longuement sonné pour témoigner de leur attachement, de leur tristesse devant la perte irréparable, de leur « mère ».

Grâce aux pompiers venus de partout, des œuvres ont été mises à l’abri, non sans risques ; d’autres ont disparu dans les flammes, à jamais. Il faudra des années pour reconstituer, réparer, renouveler tout ce qui est détruit et ce qui a été abîmé.

Nous sommes en deuil, mais nous rebondissons tout aussitôt. Déjà, les projets de reconstruction sont à l’étude, après une consolidation nécessaire. Les français, les étrangers, riches et pauvres, chacun veut apporter son obole pour que, très vite, nous puissions de nouveau admirer Notre-Dame de Paris.

2 Aux vécus provinciaux

Je me souviens de l’église de mon enfance, à de Saint-Martin-de-Ré, victime d’un court-circuit en 1964, dont nous avons longtemps attendu la restauration.

Je pense à l'église Saint-Léon de La Baussaine, non loin de chez moi. C'est une église des 15-16èmes siècles, inscrite à l'inventaire des Monuments Historiques, qui conserve de très beaux vitraux anciens. Coût des travaux prévus : autour de 300 000 euros - que la petite commune de 660 habitants n'a pas les moyens de financer...  Le Loto du patrimoine, la Fondation du Patrimoine, Stéphane Bern ont fait de leur mieux, mais leur récolte est très, très loin de couvrir les frais. Il y a deux ou trois jours, Ouest-France écrivait que François Pinault vient de consentir un don qui couvre la moitié des fonds nécessaire. Ouf !

Mais combien de monuments - églises, mais aussi châteaux ou édicules comme des fontaines, lavoirs et autres, tombent en ruine faute de moyens (y compris s'ils sont classés ou inscrits aux monuments historiques) ? Ils font, eux aussi, partie de notre patrimoine. Et ce sont les Notre-Dame de Paris du coin, du village.

Et, au-delà des monuments que nous aimons tant, petits et grands, faisons attention à nos "coups de coeur". Nous réagissons à l'actualité immédiate : un tsunami, un incendie... Mais nous savons aussi que des gens dorment dans la rue, que d'autres meurent de faim...

Je n'ai pas de recette, je ne sais quels choix nous devons faire. Si je me réjouis sincèrement de l'élan immense pour la reconstruction de Notre-Dame, je ne peux m'empêcher de penser à tous les autres besoins qui existent, qu'ils soient patrimoniaux ou tout simplement de droit à une vie digne pour tous.

Christiane, 20 avril 2019

3 Comment trouver une juste appréciation?

15 jours se sont écoulés. Jean-Noël Kapferer Professeur Senior, INSEEC, pose la question : « Pourquoi le luxe vole au secours de Notre-Dame ? » Il répond : « Le luxe est l'industrie de l'excellence, mais elle a commencé comme une activité sacrée » Et encore : « le luxe se nourrit justement des inégalités, car il faut que certains aient plus d'argent pour que l'on puisse payer les objets à la hauteur de leur préciosité ». On n’est pas obligé de partager cette opinion.

 


Fabrice Raffin, Maître de Conférence à l'Université de Picardie Jules Verne, explique de son côté « Au-delà des bâtiments, ce qui est en jeu, c'est la reconnaissance et la cohésion des groupes sociaux. En témoigne, depuis les années 1990, le long combat pour la reconnaissance des friches industrielles comme patrimoine, dont un enjeu majeur est la reconnaissance des milieux et de l'histoire ouvrières.

 Pour le dire autrement, ce qui est beau pour un milieu ne l'est pas pour un autre ou le patrimoine des uns n'est pas le patrimoine des autres. La belle architecture est relative à un milieu social et non aux qualités intrinsèques d'un édifice ». Eh bé voilà qui relativise !

 
Beaucoup de rapprochement sont faits avec la crise de l’Eglise : ainsi Jean-François Bouthors éditeur et écrivain dans Ouest France: « Reconstruire Notre-Dame n’a de sens, en vérité, que si cette reconstruction porte ce qu’elle symbolise et relève le défi de dire que c’est dans ce dépassement de nous-mêmes que nous rendrons notre monde vivable. Reconstruire l’Église catholique, de même, n’a de sens que s’il ne s’agit pas simplement de « sauver les meubles » des derniers fidèles, mais de faire en sorte qu’elle soit au service de cette aspiration profonde de tout être humain. Cela suppose non pas d’apporter des « valeurs » toutes faites à nos contemporains mais de reconnaître et écouter cette aspiration en chacun d’eux, de sorte qu’ils osent se fonder sur elle pour donner à l’avenir un visage humain ».

Au niveau des vécus liés au régime social des cultes quelque constats… D’une façon générale les collectivités religieuses donnent la priorité aux bâtiments… d’où par exemple par le culte bouddhiste, la demande d’être libéré des cotisations, le temps de construire la pagode et…l’hôtellerie. Les communautés nouvelles ont également donné la priorité à l’immobilier, ne voyant pas l’utilité de payer des cotisations pour leurs membres jeunes et bien portants. Pour l’Église catholique qui jusque dans les années 70, refusait la Sécurité sociale, la démographie vieillissante sans renouvèlement fut le déclic… pour bénéficier de la « compensation démographique » venant des autres caisses ! Aujourd’hui toutes ces anomalies éclatent au grand jour… Combien de pagodes, de temples et d’églises sont condamnés à disparaitre faute de relève ?

Notre Dame va bénéficier d’une manne exceptionnelle. Elle va pouvoir faire appel à des artistes pour lesquels elle garantira la sécurité de l’emploi, des salaires décents, une sécurité sociale assurant, la maladie, l’invalidité, la vieillesse des garanties qui n’existaient pas « au temps des  cathédrales ». Alors vive sa rénovation, vive le partage de la manne ainsi récoltée pour d’autres édifices en péril, vive les acquis sociaux de notre époque.

Jean, 1er mai 2019