15 juil. 2019

Renvoyé de l’état clérical


La sentence est tombée le 3 juillet : "Au regard des faits et de leur récurrence, du grand nombre de victimes, du fait que l’abbé Bernard Preynat a abusé de l'autorité que lui conférait sa position au sein du groupe scout (...), le tribunal a décidé de lui appliquer la peine maximale prévue par le droit de l’Église dans un tel cas, à savoir le renvoi de l’état clérical". L’expression remplace la traditionnelle « réduction à l’état laïc ». Wikipédia commente : « Cette ‘réduction à l'état laïc’ est prononcée par une sentence judiciaire qui clôt un procès canonique. Ce procès est bien distinct de l'action d'abandon de la prêtrise ou de la vie religieuse par décision unilatérale du prêtre ou du moine. Dans ce dernier cas, ces prêtres ou moines sont appelés dans la langue populaire défroqués ». 

De l’enfermement général dans un statut coupable

Rapportant la sentence, les médias vont se livrer à l’utilisation d’un vocabulaire mettant toutes celles et tous ceux qui ont fait le choix d’une autre vie dans un même « enfer/enfermement », dans un même espace de réprobation et de sanction. Le coupable de crime est renvoyé à une classe inférieure, à un « état » dévalorisé. La réduction à l’état « laïc » n’est plus mentionné, mais l’état « clérical » demeure un privilège. D’un côté les clercs, de l’autre le « troupeau » que le « Père » Preynat ne pourra plus surplomber,… grâce à Dieu !?

 


Licenciement pour faute lourde, emprisonnement pour crime, démission pour convenance personnelle, rupture conventionnelle en vue d’un autre emploi, toutes ces réalités sociales font partie d’un vocabulaire faisant consensus, dans la République des Droits de l’Homme et du Citoyen. Sous l’angle de l’association APRCi, le sanctionné devient « ancien ministre du culte » : s’il frappait à notre porte serait-il rejeté ? Mon collègue Gérard était intervenu auprès du Directeur de la Cavimac pour un prêtre en prison, et cette démarche avait été perçue comme tout à fait normale, pour une mesure toute simple le droit de l’ex, à toucher directement ses droits à pension

 


L’état clérical étant sauf, le « Père » Bruno Gonçalves. Maître de conférence en droit canonique à l'Institut Catholique de Paris, s’interroge sur qui indemnisera les victimes : qui paiera si le prêtre, qui «touche normalement déjà une modeste pension de la Cavimac (caisse de retraite des cultes, ndlr) depuis l'âge de 65 ans» s'avère insolvable ? Le canoniste, à la manière de Ponce Pilate, renvoie à la justice civile. Mais pour les droits du prêtre coupable, le propos se veut rassurant : « Il dispose désormais d'un mois pour interjeter un appel qui serait suspensif. Faute de quoi, il ne faudra plus l'appeler «père» mais l'Église fera en sorte qu'il ne se retrouve pas «dans une situation d'indigence»ii.

Au déni de ce que sont les fautes de l’Église de France en matière de Sécurité sociale

 

Les anciens ministres du culte et anciens membres de collectivité religieuse, apprécieront…Resté dans l’état clérical depuis ses 65 ans le prêtre dénoncé avant cet âge recevait donc une retraite autour de 400€ mais son diocèse de Lyon lui assurait des honoraires de messe exonérés de tous prélèvements de cotisions sociales et de contributions fiscales, il lui garantissait un logement où il était aux petits soins de la part d’une communauté religieuse féminine, sa modeste retraite du régime social des cultes était par ailleurs complétée par l’archevêché.

 


Faisant appel, il va pouvoir continuer de bénéficier des garanties diocésaines, et lorsqu’il sera au bout du processus canonique, contraint de « défroquer », on fera en sorte qu’il ne soit pas dans l’indigence… Pour celles et ceux qui connaissent cette situation de « partis » ou de libération des règles canoniques, la situation est loin d’être aussi garantie. Ce furent le plus souvent des situations de départ sans soutien financier, puis la découverte de cotisations soit absentes soit insuffisantes pour une retraite « convenable ». Pour l’abbé renvoyé, Il s’agit d’un renvoi de l’état « clérical » pour crimes, là il s’agissait de « réduction à l’état laïc » parce que l’Église catholique ne tolère pas qu’un prêtre et une femme prennent en « plein jour »iii la décision d’une vie commune… La sanction est la même : l’opprobre s’applique en plus à la femme, et les enfants du couple sont à leur tour ostracisés ou privés du « père »iv. Triste spectacle du « deux poids, deux mesures » appliqué sous la dénomination de « renvoi de l’état clérical »…

 


Quant au souci affirmé de faire en sorte que celui qui ne pourra plus avoir le titre d’ abbé ou de « père », ne soit pas dans l’indigence, parlons-en. Pourquoi un tel risque que l’Église de France, souveraine et généreuse, s’engage à prévenir ? Bernard Preynat va en effet se retrouver bien en dessous des seuils de pauvreté, les démarches seront donc faites pour qu’il obtienne la CMU et l’ASPA et qu’il ait un logement social, mais le canoniste interviewé par la presse nationale se garde bien de dévoiler les erreurs à l’origine de cette indigence pressentie et qui en effet sera notoire, ainsi que les prélèvements indus sur les fonds de la solidarité nationale

 


Pourquoi le régime social réservé aux prêtres et aux religieux/religieuses verse-t-il une retraite aussi basse ? Pourquoi l’Église catholique a-t-elle refusé les affiliations à des régimes complémentaires ? Pourquoi les canonistes de l’Église de France ont-ils refusé l’affiliation des communautés nouvelles durant des décennies ? Pourquoi refuse-telle l’affiliation des LEME auxquels elle fait souscrire des « contrats de bénévolat » quand elle ne veut pas leur accorder le statut de salarié, tout en les assignant aux mêmes emplois ?

 


Les situations d’indigence constatées au moment des liquidations des droits à pension, sont la conséquence de fautes commises, par les diocèses, les congrégations, les communautés nouvelles, les cultes en général avant et depuis l’instauration du régime social des cultes (1978). Les anciens ministres du culte et anciens membres de collectivités cultuelles réclament justice, sont placés dans des situations d’indigence pour la seule raison d’être partis, d’avoir fait d’autres choix, le coupable continuera d’être soutenu, les partis par liberté de conscience et de religion n’ont pas et n’auront pas la même sollicitude.

 


Ainsi agit et perdure, l’état clérical de l’Église de France.

 


Jean Doussal, juillet 2019

 


i https://aprc.asso.fr/cms227/
iihttps://www.parismatch.com/Actu/Societe/L-Eglise-a-defroque-le-pere-Preynat-accuse-de-pedophilie-1635291
iii https://plein-jour.eu/wordpress/
iv Voir l’article de Jean Combe : https://www.golias-editions.fr/2019/06/12/enfants-de-pretres-habemus-papa/