01 nov. 2019

Au-delà de la question retraite, une souffrance…


Au-delà de la réadaptation à la vie courante, de la recherche d’un travail, d’un logement… la première chose qui tient à cœur aux anciens de communautés nouvelles, c’est de dénoncer les dérives sectaires qu’ils ont vécues, dont ils ont souffert. Ce n’est que dans un deuxième temps qu’ils réalisent que des trous énormes existent dans leurs relevés de carrière et qu’ils rencontreront un problème majeur lorsqu’ils arriveront à l’âge de la retraite.

 

La notion de « secte » n’existant pas en droit français, on ne peut donc pas se battre là-dessus devant les tribunaux. Par contre, les trimestres manquants étant, eux, très concrets, comptabilisables, chiffrables, illégaux, la justice peut nous entendre sur ce point. Ce n’est pas négligeable, même lorsque le nombre de trimestres manquants est faible : cela signifie que l’on nous entend, que l’on nous respecte et que les communautés sont – enfin ! – confrontées à la réalité de la loi. C’est vrai a fortiori lorsque ce sont dix, vingt ans, voire davantage, qui sont passés à la trappe.

Je me suis battue pour mes droits à retraite et, après avoir obtenu satisfaction, je me bats pour d’autres… mais, sous-jacente, tout au fond de moi, il y a la recherche d’une réparation pour une période de ma vie qui reste douloureuse même si elle est devenue lointaine : pas de désir de vengeance, non, mais de dénoncer le viol de mon âme afin que les communautés prennent conscience du mal qu’elles commettent et qu’elles se montrent vraiment responsables des personnes qui entrent chez elles.

Certes, c’est de mon plein gré que je suis entrée dans une communauté religieuse, mais non en pleine connaissance de cause. J’étais jeune, pleine d’idéal, je cherchais Dieu, je voulais lui donner un temps de ma vie – un temps seulement, limité – et je ne savais comment faire. C’est ce que j’ai expliqué à une sœur lors d’une journée de « désert » à Poligny. Elle m’a répondu : « Tu es appelée à la vie religieuse ». Je n’y avais jamais pensé ! Je n’y connaissais rien. Mais on m’apportait une solution toute faite, sur un plateau et, de guerre lasse, j’ai obtempéré.

Je ne suis restée « que » cinq ans au couvent, et cela date des années 70. Cela paraît antique, prescrit ? Pas du tout : on a pris mon âme, on l’a manipulée, on a essayé de la rendre conforme. Il a fallu que je cesse de penser par moi-même, que je cesse d’exister en tant qu’individu, que je rentre dans un moule. J’ai été broyée. Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour m’en sortir après mon départ de la communauté, et une très longue psychanalyse.

Je ne regrette pas ce que j’ai vécu là. Il y a eu de bonnes choses. J’ai rencontré Dieu - parfois. Mais fallait-il pour cela payer si cher ? Je ne le crois pas, je suis certaine que non. La preuve en est que je continue de chercher Dieu – et que je continue de le trouver - parfois… L’amour fraternel entre sœurs était réel.

Les religieuses avaient de bonnes intentions (l’enfer en est pavé !). Elles croyaient bien faire. Elles ne voulaient pas me nuire, certes non. Bien au contraire, elles pensaient m’offrir le suc du monde, sa quintessence.

Et là est bien l’un des problèmes de ces communautés : elles sont persuadées de détenir LA Vérité. Les autres n’ont rien compris, elles vont faire bien mieux ! Ce sera nouveau, du jamais vu ! (orgueil, quand tu nous tiens…) C’est pour cette raison qu’il ne cesse de se créer de nouvelles communautés – et les évêques laissent faire… . C’est également pour cette raison que, lorsque l’Eglise dissout une communauté du fait de graves dérives sectaires, ses membres se croyant victimes, incomprises, martyres, se regroupent ailleurs, dans une autre région ou un autre pays, sans rien changer dans leur comportement, ou si peu…

Et c’est encore pour cette raison que des communautés proposent aux jeunes de faire une « école de vie » (les noms diffèrent d’une communauté à l’autre) : il s’agit de vivre comme si on était religieuse sans l’être. Comme si la vie religieuse était la seule proposition valable et que « le monde » relève du démon (c’est dit, parfois)…

En fait, c’était du bourrage de crâne, du viol de la pensée et de l’être, du lavage de cerveau. Non, je n’exagère pas. C’est, je pense, le choix le plus absolu que l’on puisse faire, hormis la mort. À une personne qui se marie, puis divorce, restent les relations familiales, amicales, de travail. Lorsque l’on entre dans un couvent, tout cela disparaît, les relations avec l’extérieur sont (très) limitées. Et, quand on part, on perd quasiment tout. Autrefois (et je l’ai vécu avec certains), les amis, voire la famille, nous considéraient comme « défroquées » et nous tournaient le dos.

Vous avez certainement déjà entendu des personnes qui, ayant été autrefois scolarisées dans des écoles tenues par des religieux, dénoncent le bourrage de crâne qu’elles y ont vécu… Alors, imaginez la vie à cent pour cent dans un couvent !

Dans quelle mesure la hiérarchie ecclésiastique est-elle consciente de ce massacre ? Les communautés sont indépendantes, souvent directement rattachées au Vatican. Les « visites canoniques » destinées à veiller au grain sont parfois assurées par des membres d’un autre couvent de la même communauté. Les évêques ont d’autres chats à fouetter… et sont tellement contents d’avoir des religieux dans leur diocèse !

Rien de ces abus n’est audible par les tribunaux : cela ne relève pas de la loi, et les juges n’ont pas d’autre travail que d’appliquer la loi.

Or la loi dit que tout français doit être affilié à une caisse de sécurité sociale. Et, dans ce domaine, bien des communautés, nouvelles en particulier, ont commis de lourdes fautes. Et les tribunaux, lorsque nous les saisissons, nous entendent et nous donnent raison. La Cavimac, les communautés doivent se plier à leurs décisions.

J’ai été stupéfaite, choquée et humiliée lorsque, ayant écrit à la Cavimac pour demander ce qu’il en était de ma retraite pour cinq ans de vie au couvent, il m’a été répondu : « Vous n’avez pas eu la qualité de religieuse » - parce que je n’ai jamais prononcé de vœux. Alors, tout cela comptait pour du beurre ? Je n’avais pas existé pendant ces années-là ? Les juges ont dit le contraire à la Cavimac, avec une belle constance : en première instance, en appel, et enfin en Cour de Cassation – et mes trimestres de vie religieuse ont été validés.

La faiblesse de notre retraite est la conséquence d’un choix de vie à une époque donnée, une conséquence à long terme, alors que nous en avons déjà bavé. Et nous pouvons agir en ce domaine, alors que les autres nous sont fermés.

Christiane PAURD 1er novembre 2019