Reconnaissance et réparation pour toutes les victimes ?
Guillemine interpelle: « L'INIRR ne concerne malheureusement des réparations "que" pour les violences sexuelles. Quand les dégâts liés à l'emprise psychologique et spirituelle dans l'Église seront-ils évalués à leurs justes méfaits et indemnisé à la bonne hauteur !! ». L’interpellation est justifiée : profondément bousculées depuis 2021, par les révélations de la CIASE, la Conférence des évêques de France (CEF), et celle des religieux et religieuses (CORREF) avaient mis en place deux structures INIRR (Instance Nationale Indépendante de Reconnaissance et Réparation) d’un côté et CRR (Commission Reconnaissance et Réparation) de l’autre, en fonction de leur responsabilité respective vis-à-vis de victimes. Ces instances ont pu procéder à un travail de reconnaissance et réparation dont on peut mesurer l’impact par les chiffres, mais qui reste infiniment partiel et d’ailleurs que l’Église de France tend à réduire… en occultant par ailleurs toutes les autres victimes
Après quatre années, quels « millions » versés

Les chiffres dans les cellules en bleu sont des reconstitutions à partir des moyennes d’indemnisations ou du nombre d’indemnisés. On peut chiffrer pour la période 2022-2027 quarante millions versés par les diocèses et vingt cinq millions par les congrégations et collectivités religieuses, soit un total de soixante cinq millions versés à un total de personnes se situant autour de 1900. Comparé aux 330 000 victimes évaluées par la CIASE une goutte d’eau, et la certitude que le devoir de réparation est loin des « millions » qui auraient du être versés.
La prévision initiale était autour de 20 millions qu’il a fallu ensuite doubler, et voilà que les diocèses ont dit « stop » à l’INIRR, lors de l’assemblée plénière de Mars 2026. En fait il est important de remonter à mars 2025 pour rendre compte du refus de payer : il est en germe dans le compte rendu de l’atelier 11 intitulé « L'impératif de prévention – Fonds SELAM » « La question se pose aussi sur la dotation du fonds qui vient de faire son troisième appel ; la réponse est différente selon les diocèses (ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas) des difficultés à prendre en compte. Quelques fois les évêques sont freinés par leur CDAE cela a nécessité une note du SGA Sylvain GULLEBAUD aux économesi. Déjà le titre met l’accent sur la « prévention », là-dessus tout le monde est d’accord… Mais dès lors qu’il s’agit de réparation financière, l’opposition est nette, non seulement de la part de certains évêques, mais de leur Conseil diocésain pour les affaires économiques CDAE
De Renaitre à « Iniave », le poids des mots
La fin de l’INIRR décidée à l’Assemblée plénière des évêques à Lourdes en mars 2026, était atténuée par l’annonce d’un nouveau dispositif sous le vocable « Renaitre ». Les associations de victimes et les professionnels du droit y ont vu la volonté de mettre sur les victimes, la charge de renaissance, par des accompagnants sous juridiction des évêques diocésains. La dénomination officialisée le 1er septembre INIAVE Instance nationale indépendante d'accompagnement des victimes dans l'Église, est loin de rassurer quant à son « indépendance ».
Boris GREBILLE, constate la disparition des deux mots centraux aussi bien pour l’INIRR et la CRR et titre son analyse très fouillée du nouveau dispositif « Accompagner n’est pas réparer », il reconnait une avancée par une Instance désormais appelée à durer, mais constate « le volet financier n’est plus le cœur du parcours mais son aboutissement éventuel : il s’active « sur demande explicite » de la personne, en fin de chemin, selon un barème qui n’existe pas encore et que l’instance devra élaborer. Le communiqué parle d’ailleurs de « contribution financière ». On contribue à une cause ; on répare un dommage. Certes, on peut plaider qu’il est délicat d’imposer de l’argent à qui n’en demande pas, et l’intention n’est sans doute pas mauvaise. Mais une dette qu’il faut réclamer n’est plus une dette : c’est une largesse dont on a délégué la sollicitation au créancier. Et l’on voit mal comment ne pas mesurer ce que cela demande à des personnes dont le traumatisme a consisté, très précisément, à apprendre qu’elles n’avaient aucun droit opposable à l’institution »ii.
Il rappelle ce précédant analysé par des criminologues : « un dispositif comparable, mis en place par une congrégation irlandaise dont les agresseurs étaient décédés, et lui ont donné un nom qui devrait nous arrêter : le restorative washing. Non pas la restauration de la personne, mais celle de l’image de l’organisation, obtenue avec les mots et les rituels d’une pratique qui exigeait pourtant tout autre chose. Leur conclusion tient en un mot : prudence ».
L’arbre qui cache la forêt
La reconnaissance et la réparation des victimes lorsqu’elles étaient mineures d’abus sexuels de la part de criminels que l’Église catholique de France missionnait, restent acté dans une nouvelle structure, dont on vient de voir les limites. Le « dispositif adulte » annoncé par l’Assemblée plénière de Mars 2026, est comme passé sous silence. Comment les diocèses vont « reconnaitre et réparer » les abus de pouvoirs sur des victimes adultes ? Plus largement l’attention aux victimes passées, présentes et… futures, reste toujours méconnue ou oubliée… et non indemnisée.
L’histoire de l’APRC peut paraitre surannée, en raison des vécus des adhérents d’hier et ceux d’aujourd’hui. La focale mise sur les pensions « retraite » a contribué à des améliorations dont les anciens membres de collectivités religieuses (AMC) ne bénéficient pas, mais que les nouveaux AMC bénéficient désormais. Les conditions de sorties des instituts ont pu faire l’objet d’instructions nouvelles… mais ici encore, elles s’appliquent aux nouveaux sortants pas aux adhérents qui frappent aujourd’hui à la porte des associations de victimes (dont l’APRC fait partie). Parmi ces associations de victimes celles qui depuis longtemps attirent l’attention sur les épouses de prêtres revenus (réduits ?) à l’état laïc, sur les enfants de prêtres dont il fallait cacher l’existence etc. continuent à relayer des témoignages de victimes spécifiques.
La réalité des victimes de l’Église catholique est multiforme. Pour ceux et celles qui les subissent et les accompagnants, les points d’attention ici développés peuvent apparaitre secondaires car ils ne font pas ressortir les traumatismes de tous ordres propres à chaque dossier pris individuellement. En remplaçant de l’INIRR par l’INIAVE, la CEF, tente de sauvegarder son souci de reconnaitre et de réparer mais en incitant les victimes à renoncer aux indemnisations… Par ailleurs les victimes « adultes » au moment des abus de pouvoirs sont abandonnées à des démarches sous dépendance de l’institution qui en est responsable, ou à la saisine des tribunaux. Faisant parti d’une association recevant ces témoignages douloureux et cherchant à y apporter des solutions je mesure cette distance à combler pour être aussi dans l’attention première à ces vies bousculées et en attente d’une écoute suivie de solutions. Bien amicalement et fraternellement solidaire.
Jean Doussal