Quel monde religieux ?

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Les prêtres, les religieux et religieuses, les membres des associations de fidèles, les catholiques en général, la société toute entière restent profondément marqués par les révélations d’abus sexuels dans les Églises et religions. En tant que représentante des « congrégations religieuses » catholiques, la Conférence des religieux et religieuses de l’Église de France (CORREF) avait confié, en 2024 à deux personnes extérieures à leurs instances et à leur « monde », la tache d’un état des lieux :

  • Véronique Le Goaziou, 63 ans, (CNRS d’Aix-en-Provence) est titulaire d'un DEA de philosophie et d'un doctorat de sociologie. Elle travaille depuis une vingtaine d'années sur la délinquance, la violence, la pauvreté et les politiques publiques relatives à ces questions. Elle a publié plusieurs articles et ouvrages sur ces thèmes.
  • Sylvette Toche a fait toute sa carrière à Aéroports de Paris et dans différentes instances civiles avant de devenir comme retraitée Secrétaire générale de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) de 20219 à 2021 et secrétaire depuis 2021 de l’association mémoire de la CIASE.

Les qualités d’indépendance des deux femmes ressortent des présentations qu’elles ont faites de leur rapport devant l’Assemblée générale de la CORREF en novembre 2025 : elles se sont adressées à l’auditoire en se contentant, l’une après l’autre, d’un « Mesdames, Messieurs »(1). Ce qui ne peut être tenu pour anodin, puisque dans le cadre de leurs entretiens, les réactions ont pu être diverses : « Les voix de nos interlocuteurs sont tantôt douces, voire tonitruantes ; certains échanges rigoureux et quasi austères, d’autres plus légers et parfois drôles en dépit  des thèmes abordés. Certains s’enquièrent de notre rapport à la foi chrétienne, souhaitant qu’on les appelle « frère » ou « père » plutôt que monsieur et se réfèrent à tel ou tel de la Bible ou expression latine, tandis que d’autres se cantonnent au domaine du profane, comme n’importe quel quidam » (cf. page 8 du rapport). Devant l’Assemblée générale Véronique Le Goaziou témoigne de son passé en terre bretonne, puis assène qu’elle est « athée ».

Le rapport est intitulé : « Faire face, le monde religieux en France après la Ciase »… Mais quel monde religieux ? Celui déjà partiel des congrégations adhérentes à la CORREF, les monastères relevant d’une autre instance, de même des pans entiers du monde des « Associations de fidèles » ne font pas partie du monde religieux interpellé… sans compter les communautés intégristes se disant aussi « catholiques » par opposition à l’Église dite « romaine ». Et puis le monde religieux c’est encore celui qui revendique (ou non d’ailleurs) son appartenance à la « Caisse d'assurance vieillesse, invalidité et maladie des cultes » (CAVIMAC). Ce régime de la Sécurité sociale, aussi, doit « faire face » aux demandes restrictives de la CEF et de la CORREF en matière d’affiliation et d’arriérés de cotisations sociales qui auraient dus être payés… par le « monde religieux » en matière de Sécurité sociale, « à la française », généralisée selon les lois de la République à toutes les personnes vivant en France…

Plus spécifiquement, la question, ici, est celle de la « vie consacrée » par les vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. « Il apparait que c’est le cœur même de la vie religieuse qui a été (est) bousculé par la question des violences sexuelles, plus largement celle des abus de toutes sortes, et ce sont bel et bien les vœux prononcés par les religieux et les religieuses qui sont soumis à la question. Quid du vœu de pauvreté face à la richesse de certaines institutions. Quid du vœu de chasteté ou de l’abstinence sexuelle face à des agissements qui les ont trop souvent démentis ? Quid du vœu d’obéissance lorsque priment la liberté et l’épanouissement personnels, et l’exigence du consentement ? » (cf. page 66).

Le rapport sur l’état des lieux des communautés religieuses après la Ciase est limité aux paroles des supérieurs ou interlocuteurs hiérarchiques « pour un verre à moitié plein ». Le ton, à travers beaucoup de pourcentages, se veut bienveillant pour le travail accompli. Mais les autrices avertissent : « Il est impossible d’établir par le menu qui a fait quoi et quand seul un dispositif serré et s’appuyant sur des questionnaires pourrait y parvenir. Aussi ne pouvons-nous dresser qu’un bilan relatif des actions ou mesures mises en place, ou qui sont envisagées, mais des examens plus complets et réguliers seront nécessaires à l’avenir » (cf. page 22).

Le souci de ménager ce monde religieux profondément bouleversé reste la préoccupation des deux autrices, mais nouvel avertissement : «  Le silence, une forme à bas seuil de contrition – « nous sommes ce que nous sommes ». Ou, pire encore, une attitude attentiste et opportuniste, ne suffiront pas. D’autres accusations seront portées à l’encontre du monde religieux, d’autres demandes lui seront faites et l’on attendra de lui qu’il s’explique sur ce qu’il est et ce qu’il fait. C’est pourquoi il devra aussi défendre son bilan, concilier ce qui peut être considéré comme une fausse modestie ou une feinte humilité avec un faire savoir » (cf. page 34).

A l’APRC nous partageons cette volonté de dire le monde religieux tel qu’il est, mais en étant attentif aux victimes d’une protection sociale injustement appliquée. Diocèses et collectivités religieuses ont depuis la mise en place du régime spécial des cultes, cherché d’abord et avant tout, à appliquer leur droit interne dit canonique au lieu de se placer sous l’esprit et la lettre du droit « séculier » de la Sécurité sociale tels qu’ils ressortent des débats parlementaires de 1977, et de la loi du 2 janvier 1978. Nous prenons le rapport des deux spécialistes dans leur qualité d’écriture et de synthèse et dans leur volonté d’encourager à « faire face ». Mais spécialisés nous-mêmes dans les particularités des deux « Droits », canoniques et républicains et confortés dans nos analyses par la jurisprudence des tribunaux de la Sécurité sociale confirmées par la Cour de Cassation et le Conseil d’État, nous savons les dégâts d’un monde religieux fondé sur l’« entre soi », loin encore d’être sorti de ses bulles…

NB Ce état des lieux commandité par la Corref, sera débattu dans Golias Hebdo au milieu du mois de Février, il sera également fait mention du rapport sur les Bénédictines de Montmartre. Or cet autre rapport est lui-même l’objet de critiques de la part d’anciennes religieuses de cette communauté pour ces limites : voir leurs réactions sur le site du Journal La Croix en date du 28 janvier 2026.

Jean Doussal

(1)  Rapport « Faire face – Le monde religieux en France après la CIASE »