Une « visite » occultant les vrais défis
Les quelques 20 M€ budgétés pour le séjour de Léon XIV dans notre pays, interpellent. « De l’argent destiné aux pauvres », s’insurgent de nombreux commentaires… Disons-le d’emblée, ce n’est pas du côté de ces millions que nous témoignerons des interrogations occultées par le programme de ces quatre jours dans notre pays. Aussi replaçons d’emblée ces millions dans les capacités financières de l’Église de France.
Au plan strictement financier et sous l’angle des ressources habituelles des diocèses et du caractère exceptionnel de ce voyage :
- Les millions budgétés représentent 2,4% des 824 M€ -de charges financières, année 2024
- Ils ne sont pas appelés à se renouveler dans un proche avenir
- Ils ne sont pas à analyser en dépenses de fonctionnement mais à provisionner et amortir comme charges d’investissement
- Ils sont à la charge principale de trois diocèses en aisance financière (Paris, Metz, sanctuaire de Lourdes)
- Le séjour du pape attirera des dons qui n’auraient pas été versés autrement
Ce constat ponctuel étant posé, la problématique sera plutôt de faire le point sur les ressources et les dépenses des diocèses de France. Un système financier à érosion lente et constante depuis des décennies, paralysant de plus en plus les actions dites « pastorales » et ce qui devrait faire partie de toutes les institutions, la mise en place de « provisions » pour l’indemnisation des fautes dont on est responsable. Le système continue à garantir les revenus des prêtres, mais en pointant du doigt « la masse salariale des laïcs ». Il fait passer son clergé comme mal « traité » et indigent ce qui n’est pas le cas. Le système concentre ses moyens sur les églises et locaux paroissiaux à sa charge parce que construit après 1905, alors que le problème immobilier des diocèses devrait inclure toutes les églises dont les communes sont propriétaires et qui ne sont plus ouvertes ni entretenues.
Léon XIV ne rentrera dans aucune de ces églises communales affectées au culte catholique, il ne rencontrera pas les équipes locales censées assumer la disparition des prêtres de proximité. Tous ces gens de bonne volonté en charge d’accueillir la religiosité catholique ne peuvent assurer l’eucharistie, ni parler d’une religion restant « dogmatique » quand les travaux exégétiques et théologiques invitent à redécouvrir et repenser les origines du christianisme et ses évolutions séculaires. Une profonde réforme ministérielle devrait rétablir le local, mais le séjour papal sera construit sur les apparats nationaux, donnant l’illusion que tout va bien. Des eucharisties grandioses, des pléthores de prêtres rassemblées régionalement et nationalement pour laisser croire en un clergé bien portant et multiforme, l’affichage des baptisés adultes occultant la baisse des autres baptêmes, ainsi que des mariages et obsèques religieuses. Des cérémonies « cathodiques » relayées par les médias produiront une vision faussée. Les rencontres avec les élus politiques permettront quelques leçons d’humanité de la part d’une institution qui s’en déclare experte.
Le champ de toutes les victimes
Le programme comprendra l’accueil des victimes d’abus sexuels en audience « privée »… Une catégorie de victimes tandis que les victimes adultes des abus de pouvoirs et des cotisations non versées à la Sécurité sociales pour les pensions vieillesse ne seront même pas évoquées. Nous consacrerons un deuxième article aux 40 millions d’indemnisations versées par les diocèses à un millier de victimes et au dispositif « Renaitre » censé en assurer la continuité à moindres frais. En lui-même le remplacement de l’Instance Indépendante de Reconnaissance et Réparation (INIRR) par le dispositif « Renaître » est une façon de mettre un terme aux indemnisations. Sa face cachée est d’échapper aux conséquences financières de la reconnaissance et réparation des victimes adultes que l’INIRR souhaitait prendre en considération.
Pour l’heure s’agissant des millions de l’Église de France… ne parlons pas d’abord d’euros versés ou en stock. Au-delà des chiffres il y a des fidèles qui se sont retirés sur la pointe des pieds. Le véritable drame se lit indirectement à partir de la chute des foyers donateurs au denier de l’Église : 1 million 440 mille en 2007, ils sont moitié moins 17 ans plus tard : 766 000… à comparer aux quelque 31 millions de foyers que compte la France. Une pratique religieuse tournant autour de 2% de la population. Chute des fidèles et chute vertigineuse des prêtres, religieux et religieuses depuis soixante ans l’une ne va pas sans l’autre. Des bonnes volontés s’étaient données à un idéal de vie religieuse, le système a pu se révéler toxique. Les relèves n’ont pas eu lieu. Les départs pour liberté de conscience et de religion ne font que mettre à jour, des drames ou des carences que les communautés religieuses auraient dû éviter et qu’elles doivent reconnaitre et réparer.
Les prêtres voient leur traitement sauvegarder, tandis que se multiplient pour les laïcs au service des diocèses, des licenciements, des statuts précaires, des transformations de poste en bénévolat. L’absence de protection sociale complète, appliquée à ce nouveau statut privera les titulaires (nombreuses femmes en particulier) des trimestres nécessaires à la liquidation des pensions vieillesse.
Se pensant et se vivant « sainte », l’Église catholique a été placée en 2021 devant les crimes commis sur des enfants qui lui étaient confiés. D’abord vus comme relevant du passé, ces crimes ont continué, et les institutions labellisées « catholiques » sont rappelées à la vigilance. Ont également été méconnus les viols et abus de pouvoir commis sur des adultes. Plus prosaïquement il s’agit d’un système privilégiant l’institution et oubliant les points de vue légitimes de ses membres. L’Église de France pense en avoir terminé avec les revendications des victimes. En réalité c’est tout un système qui a tendance à se reproduire en se gérant hiérarchiquement, en refusant de questionner les vérités qu’il proclame et en refusant les points de vue contradictoires.
Jean Doussal
Ci-dessous, un lien pour un reportage RTL daté du 07 septembre 2026, en rapport direct avec le billet de ce mois-ci :
rtl.fr › actu › debats-societe › je-me-suis-quasiment-retrouvee-a-la-rue-le…
Ce reportage m’amène aux commentaires suivants :
– Ce qui coince beaucoup pour trouver une solution aux problèmes liés aux communautés religieuses, c’est que l’évêque ou les évêques ne peuvent pas intervenir, surtout si la communauté est de droit pontifical. Cela constitue un frein considérable – et même décourageant – pour les éventuelles bonnes volontés.
Et ce qui frappe, c’est qu’on ne semble rien faire pour lever ce frein dont on parle depuis des années comme d’une fatalité.
Ce n’est pourtant pas un dogme, on pourrait changer cette disposition, trouver une autre organisation … Mais non, c’est une fatalité et même si je ne sais pas tout, il me semble que l’on ne fait pas grand-chose pour y remédier.
En tout cas, ça n’avance manifestement pas.
Pourquoi ? Quelle passivité, possiblement coupable !
Avec un peu de méchanceté, je dirais que, finalement, c’est bien commode et confortable …
– Un autre point qui me paraît devoir être précisé :
Contrairement à ce que laisse entendre la publication de RTL, quitter une communauté ne signifie pas quitter l’Eglise. Ce sont deux choses différentes.
Cette confusion (qui fait peut-être plaisir au journaliste, à moins qu’il parle par confort d’habitude ou par ignorance grave), fait beaucoup de tort à la cause des personnes diversement malmenées par l’inconscience et l’irresponsabilité des communautés.
En effet, cela ne peut qu’augmenter la frilosité – déjà considérable – des instances ecclésiastiques ; et c’est bien injuste …
Bonjour à tous – je veux seulement dire que je partage la vision de Jean – l’Eglise catholique veut faire la démonstration de sa puissance à l’occasion de la visite du Pape – mais il y a une autre réalité dont on ne parle pas-
La demande de la CEF de nous éjecter du CA de la CAVIMAC révèle la dureté de l’institution à l’égard de celles et ceux qui ont donné de nombreuses années de leur vie pour le service de l’ évangile mais qui le sait ? Sous des dehors affables – auxquels les gens croient – il y a la puissance et la dureté.
Je profite de l’occasion pour remercier Jean qui fait vivre cette rubrique.
Bon courage à toutes celles et tous ceux qui luttent pour la dignité des « Ex ».
R. Robert
C’est vrai qu’ils sont durs.
Ma grand-mère disait déjà – il y a bien longtemps – des religieuses qu’elle connaissait : « Elles sont très bien mais qu’est-ce qu’elles sont dures ! ».
Ils n’ont pas conscience d’être durs parce qu’ils ne sont pas dans la vraie vie. Leur vie concrète est totalement prise en charge. Cela leur permet de passer beaucoup de temps dans les brassages d’idées, utiles sans doute.
Ils sont persuadés que tout est facile pour les laïcs (il est vrai qu’ils voient surtout des laïcs des milieux aisés dont la vie n’est d’ailleurs pas toujours si facile qu’ils l’imaginent). Ils pensent que tout leur est dû en raison de leur vie « donnée ».
De fait, ils sont pour la plupart totalement inconscients. Beaucoup – ou quelques-uns – sont passablement arrogants ; je crois sans s’en rendre compte.
Il y a aussi que « l’obéissance couvre toutes les fautes … »et c’est très important : c’est ainsi qu’avance le rouleau compresseur dans l’humilité générale …
Que faire ?: De temps en temps, surgit un vrai grand saint …
Comment peut-on imaginer un voyage de 3 jours qui va coûter 20 millions d’ Euros ?
Pour moi c’est la honte de cette Eglise qui n’a toujours rien perdu de sa superbe.
Vatican II est enterré depuis longtemps… les vrais problèmes de l’Eglise continuent d’être ignorés malheureusement
On va faire une immense messe spectacle sur la place de la concorde, à 100 lieues de ce qu’avait imaginé Jésus…
Pourrait-on espérer qu’enfin nos évêques ouvrent les yeux, se réveillent, lisent les ouvrages de quelques théologiens d’aujourd’hui et abolissent une fois pour toutes tous ces signes d’impérialisme ?
Bon courage à ceux et celles qui luttent et pensent autrement